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"L'IA bouleverse notre façon de travailler"

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Propos recueillis par la rédaction de la revue Entreprendre à l’international (Hors série 2020).

Vous écrivez dans votre livre qu’on a commencé à parler d’intelligence artificielle dans les années 1950…
Marco Landi : On a commencé à parler d’intelligence artificielle en 1956 dans une réunion de grands professeurs à Dartmouth aux États-Unis. Et curieusement, le sujet a suscité de la peur. D’autant que l’industrie du cinéma à Hollywood s’est emparée du sujet pour produire des films de science-fiction. Ainsi, dans le film 2001 Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, les robots semblent avoir une conscience et se rebellent. C’est effrayant mais irréaliste. Les robots n’auront jamais de conscience. Il n’y a pas une intelligence artificielle au sens strict mais des puissances algorithmiques, certes de plus en plus puissantes, mais jamais indépendantes d’un créateur humain.

Et c’est dans les années 1980 que l’IA s’est considérablement développée…
M. L. : À l’époque, j’étais directeur général de Texas Instruments en Italie et en Europe. On parlait de systèmes experts. Ils se développaient dans tous les secteurs d’activité, notamment dans les banques. On pouvait faire une analyse plus rapide des situations des clients pour accorder des prêts. Pour développer ces systèmes experts, l’alimentation en données est centrale. Les données sont le pétrole de la nouvelle industrie digitale. On le constate aujourd’hui avec des géants du numérique tels que Uber ou Amazon. La guerre commerciale est une guerre de données.

Vous estimez que l’IA va bouleverser notre façon de travailler…
M.L.: Et ce phénomène sera variable suivant les pays. Une étude récente de PWC prévoit que l’automatisation mettra en risque, d’ici à 2030, 38 % des emplois disponibles aux États-Unis, 35 % en Allemagne et 21 % au Japon. Cette perspective soulève des craintes, notamment aux États-Unis pour les personnes avec des niveaux faibles de qualification. Les images de robots qui soulèvent et déplacent des colis à livrer aux clients chez Amazon soulèvent des inquiétudes dans l’imaginaire collectif. En revanche, ces craintes sont moindres au Japon où les robots sont bien intégrés dans le paysage professionnel, même dans des métiers de services.

 

La guerre commerciale est une guerre de données.

Marco Landi

Quels sont les pays et les secteurs les plus impactés et pourquoi ?
M. L. : En termes d’investissements, la Chine domine avec plus de 80 milliards de dollars, un très fort soutien du gouvernement, quatre géants comme Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi (les fameux BATX) qui en peu d’années ont réussi à obtenir une capitalisation boursière dépassant les mille milliards.
Le président chinois a souvent répété en public que la Chine devait être la première nation au monde dans le domaine de l’intelligence artificielle au plus tard au 2030. Sans oublier la puissante Huawei qui domine la 5G et déjà se positionne pour régner sur la 6G en développant le nouveau standard.

Dans la nouvelle économie digitale, l’intelligence basée sur les big data sera le moteur de l’innovation et la 6G sera l’autoroute pour transmettre non seulement les données mais rendra possible une intégration entre edge et core computing. Cela constituera un énorme potentiel qui donnera accès à plusieurs services d’intelligence artificielle. Le premier pays à développer une économie numérique basée sur la 6G aura un avantage compétitif de taille.

Les États-Unis aujourd’hui leaders dans l’IA avec les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) dominent la scène internationale. Ils occupent tous les secteurs de l’e-commerce de la santé au paiement électronique. En termes de capitalisation boursière, ils occupent les six premières places au rang mondial. On constate, en outre, l’arrivée d’un autre groupe très influent que l’on appelle les NATU (Netflix, airBnB, Tesla, Uber) avec des plateformes très puissantes qui sont en train de changer l’activité du divertissement, du transport, de l’hébergement. Ils détiennent des bases de données colossales et des capacités d’investissement énormes, assez pour bouleverser le secteur dans lequel ils opèrent et devenir de nouveaux géants du web.

Vous estimez que l’Europe a manqué l’occasion d’être une grande puissance dans l’intelligence artificielle. Elle est devenue une colonie de géants américains. Pourquoi ?
M. L. : Il n’y a pas d’Europe unie. Dans les années 1990, j’étais président de l’American European Electronic Association. Cette association représentait 370 000 postes de travail en Europe. Dans ce cadre, j’allais régulièrement à la Commission européenne à Bruxelles. Et je constatais que beaucoup d’acteurs se détachaient de l’Europe à cause de la multiplication de la réglementation et des taxes.

L’Europe a été incapable de faire naître des géants du Web en Europe. Il aurait fallu un grand plan comme dans l’aéronautique avec Airbus. Et pourtant, l’Europe continue d’exceller dans les domaines de la recherche universitaire et des laboratoires spécialisés. Chaque nation cherche à investir dans l’IA mais avec de moyens très limités en comparaison des GAFAM et BATX. Il n’existe pas une seule entreprise européenne capable de concurrencer au niveau mondial. Nous risquons de devenir une colonie. L’Europe doit se réveiller et doit être capable de mettre en place un grand plan européen pour l’IA. Universités, centres de recherche, entreprises, startups, tous doivent se rassembler pour établir et développer un écosystème réel, dans la coopération, l’échange et l’union tant des forces et que des investissements. Europe, il est temps d’agir ! D’autant plus aujourd’hui où il est nécessaire de spécifier des règles claires et une véritable éthique afin de placer l’homme au centre de la transformation numérique et de l’IA.

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Europe, il est temps d'agir !

Marco Landi

Vous parlez d’éthique, que pouvez-vous en dire ?
M.L. : Il ne faut pas avoir peur de la technologie. L’homme dans son développement rencontre toujours des obstacles : la technologie nous sert à les surmonter, trouver des solutions à nos problèmes quotidiens. On a de plus en plus besoin de systèmes qui nous accompagnent et nous aident en cas de situations inédites ou de désastres. La technologie – on pense à l’invention de la roue, de l’électricité, du téléphone – nous a toujours aidés. La difficulté aujourd’hui est que la progression technologique avance à une vitesse qui nous dépasse. En une seule génération, nous avons vu la naissance d’Internet, l’avènement du web, de l’Iphone, des réseaux sociaux, de la 5G… Mais le pro- grès technologique va si vite que nous n’avons pas le temps d’intégrer ni «métaboliser» le changement. Et maintenant arrive l’intelligence artificielle avec son potentiel énorme et ses algorithmes que l’on ne comprend pas. Une intelligence artificielle qui voudrait surpasser l’intelligence humaine ! Alors s’il y a une intelligence artificielle, si l’intelligence est artificielle, il faut qu’elle s’accompagne de règles. C’est une technologie nouvelle qui pourrait glisser entre nos mains et nous échapper si l’on n’y prend pas garde tant le processus est rapide. C’est pourquoi il nous faut des préceptes dans la création et le développement de cette Intelligence Artificielle, une éthique claire, pour éviter d’être dépassés et surpassés par le progrès scientifique. Il nous faut placer l’homme au centre de cette technologie, la consacrer dans l’humanisme, sous le faisceau de l’histoire et de la philosophie. Il ne faut pas avoir peur des technologies. Il faut avoir peur du manque de règles, d’une société engagée dans la gestion d’une technologie si puissante si elle ne la comprend pas. Si l’intelligence est artificielle, ce doit être avec éthique.

Pour fédérer les initiatives sur le sujet, vous avez lancé une Maison de l’intelligence artificielle. En quoi consiste-t-elle ?
M. L. :
Nous l’avons créée sous l’impulsion du président du Conseil départemental des Alpes-Maritimes. Elle démarrera en février 2020 à Sophia Antipolis et permettra d’appréhender les possibilités nouvelles offertes par l’IA grâce à une information tant vulgarisée qu’experte, diffusée au travers d’un showroom. Elle favorisera également l’émergence de projets innovants et collaboratifs en rassemblant toutes les forces vives et l’écosystème IA du territoire en un même lieu grâce à un espace de coworking équipé en technologie de pointe. Des événements et conférences y seront également tenus, organisés en partenariat avec l’Institut EuropIA, association dont je suis président d’honneur. Cette dernière a pour vocation de fédérer les acteurs de l’IA et des nouvelles technologies, y promouvoir l’humain, en favoriser le développement et la visibilité auprès du grand public via diverses actions et publications (ateliers, actions pour les jeunes, articles…).

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