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Intelligence Artificielle et transformation numérique : reconstruire un monde meilleur

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Le 10 octobre 2020, TED et Future Stewards ont présenté sur YouTube les résultats d’une opération internationale de consultation trans-générationnelle destinée à un public mondial à tous les niveaux socio-économiques. Parmi les 50 participants figuraient des célébrités telles qu’Al Gore, Ursula van der Leyen, Richard Attenborough et Jane Fonda, ainsi que d’autres professionnels moins connus, des architectes, des artistes, des experts en énergies renouvelables et des innovateurs de toutes sortes. Au cours de ce « Compte à rebours »[1] pour un avenir meilleur, « plus vert, plus sain, plus prospère, plus résistant, plus juste, plus cool et plus créatif », ils ont échangé des réflexions sur la manière de reconstruire un monde post-covid meilleur. Leur discussion a donné un aperçu, fondé sur l’espoir et l’enthousiasme, du « monde que nous voulons ». La condition préalable à la réalisation de cet objectif était de tirer profit le plus rapidement possible des conseils détaillés, positifs et judicieusement applicables proposés.

 

Mais le “monde à venir” est tout autre chose. Il semble présomptueux, en ces temps d’incertitude politique et environnementale, de faire des prévisions trop optimistes sur un avenir aussi angoissant. Nous pouvons peut-être espérer que l’avenir se déroulera plus ou moins dans la direction générale proposée dans le Compte à rebours. Cependant, pour le croire, il faut rendre compatibles deux scénarios qui semblent inconciliables. D’une part, nous nous efforçons d’assurer la survie dans la dignité de tous les êtres humains – et des autres formes de vie aussi – dans toutes les conditions et sous toutes les latitudes (comme le stipule expressément le programme Objectifs de développement durable -SDG- des Nations unies). D’autre part, nous laissons courir une économie débridée qui prospère sans remords en exploitant la planète et ses populations. De plus, il se produit actuellement une rupture sociale causée en partie par la croissance exponentielle des fausses nouvelles, des groupes extrémistes tels que les négationnistes et les conspirateurs, ce qui provoque une crise épistémologique mondiale dans la recherche de sens. Dans cette crise, le problème sous-jacent est que la transformation numérique, à travers les médias sociaux, donne la parole à des multitudes de personnes sans connaissance mais avec des opinions souvent fausses et dangereuses. Les élections remportées par des populistes en manque d’éthique ont jeté dans le chaos leurs propres nations sur comment s’y prendre pour combattre la menace du covid-19, ou protéger l’environnement. Dans cette infodemia, le sens naguère partagé de l'”objectivité” se perd et les faits sont confondus ou niés par des opinions subjectives noyées dans leurs chambres d’écho. C’est là le fâcheux inconvénient de la transformation numérique, mais aussi le prix inévitable à payer pour les avantages d’une transition économique et sociale aussi massive et, pour beaucoup, inquiétante.

[1] Countdown est une initiative mondiale visant à accélérer les solutions à la crise climatique. L’objectif : construire un avenir meilleur en réduisant de moitié les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. https://www.ted.com/series/countdown

Dans cette infodemia, le sens naguère partagé de l'"objectivité" se perd et les faits sont confondus ou niés par des opinions subjectives noyées dans leurs chambres d'écho.

Derrick de Kerckhove et Maria Pia Rossignaud

La transformation numérique entraîne un changement qui va bien au-delà d’une nouvelle façon de gérer les entreprises. Elle ne concerne pas seulement la gestion ou un nouveau système de communication, elle nous concerne tous, et elle affecte la vie quotidienne de chaque être humain. La culture numérique n’est pas simplement ajoutée à notre culture alphabétique précédente; elle renverse bien plutôt tous ses présupposés. Par exemple, l’alphabet permettait à l’individu occidental de prendre un contrôle personnel de la parole et le silence de la lecture lui conférait une sorte d’intimité. Cette possibilité constituait la conscience privée et inviolable de chacun. Au contraire, les algorithmes envahissent l’esprit, externalisent les fonctions cognitives telles que la mémoire et le jugement vers divers écrans portables et réseaux en ligne et suivent tous nos mouvements mentaux et physiques. Pire, l’assistanat algorithmique déplace le centre de décision de l’intimité de la personne vers la machine afin de suggérer ou d’anticiper des décisions. Nous sommes donc confrontés à un bouleversement historique, anthropologique, psychologique, personnel et social.

 

Cela dit, la solution pourrait se trouver au cœur de cette transformation, en accélérant plutôt qu’en ralentissant la progression de l’IA. Une part croissante du jugement humain est déjà, d’une certaine manière, confiée à l’IA en termes de processus décisionnels critiques dans les secteurs médical, juridique, militaire, administratif et bien d’autres encore. Il est donc bien possible que le principe d’objectivité se réfugie à l’avenir dans l’algorithme même pour ne pas disparaitre pour toujours de notre conscience sociale.

 

Cependant, même les algorithmes ne sont pas toujours fiables. Les enfants sont victimes de pièges algorithmiques, comme le décrit The Social Dilemma, [1] un documentaire qui analyse la manipulation insidieuse des enfants par les algorithmes des médias sociaux, contrôlant leurs choix et leurs mouvements qui, s’ils ne sont pas totalement involontaires, proviennent de processus délibérés mais largement inconscients. Nous devons donner la priorité à l’éducation – plutôt qu’à l’économie ou à l’armée – pour défendre véritablement l’avenir des nations et leur prospérité.

[1] The Social Dilemma est un docudrame américain de 2020 réalisé par Jeff Orlowski et écrit par Orlowski, Davis Coombe et Vickie Curtis sur le rôle des médias sociaux dans l’influence du comportement des personnes jeunes et âgées, pour la plupart inconnues d’elles. https://www.netflix.com/it-en/title/81254224

 

 

Nous sommes donc confrontés à un bouleversement historique, anthropologique, psychologique, personnel et social.

Derrick de Kerckhove et Maria Pia Rossignaud

Aujourd’hui, nous devons reconnaitre que la collaboration entre l’homme et la machine est devenue indispensable. C’est un concept clé de l’initiative “Systèmes autonomes symbiotiques (SAS)”[1] de l’association internationale des ingénieurs en électronique (IEEE), projet de recherche en cours qui se base sur les exemples de symbiose déjà présents dans notre système économique et notre mode de vie. Cette initiative a débuté il y a 5 ans et propose aujourd’hui une vision à 360° intégrant technologie et standardisation, axe principal de l’IEEE, mais en y associant des points de vue complémentaires, notamment des perspectives économiques, réglementaires, éthiques et socioculturelles. Derrick de Kerckhove est impliqué dans ce dernier point, car la transformation résultant de l’évolution technologique dans tous les domaines de la vie nécessite d’en prendre conscience, de la gérer et de la faire connaitre par les acteurs actuels et futurs.

 

Les technologies qui soutiennent la datacratie, soit la gouvernance algorithmique, pourraient à la fois favoriser l’émergence d’une démocratie directe en réseau ainsi que d’un écosystème post-pénurie/post-capitaliste (…)

 

Si les écosystèmes de l’après-crise et du post-capitalisme sont souvent considérés comme synonymes, ce n’est pas nécessairement le cas. Dans un écosystème post-pénurie, les ressources ne sont plus rares grâce à l’adoption d’énergies propres renouvelables ; l’énergie de fusion, qui utilise l’eau comme combustible, ne court pas le risque d’effondrement et s’alimente d’elle-même en produisant plus d’énergie qu’il n’en faut pour faire fonctionner le réacteur de fusion ; et on peut désormais compter sur des matières premières à l’échelle moléculaire et atomique pour les futures imprimantes 3D et produire un large éventail d’objets, y compris des aliments, des tissus et organes biologiques, des produits mécaniques et électroniques, des outils et composants et d’autres produits – le tout à un coût minimal. En outre, les ressources naturelles sont théoriquement gérables par un réseau algorithmique mondial (comprenant l’automatisation avancée, l’intelligence artificielle et la robotique) qui effectuera toutes les étapes de la séquence localisation-acquisition-processing-fabrication-entretien-distribution des ressources.

 

Un écosystème post-capitaliste SAS entièrement automatisé (dans lequel les biens, les services et les informations sont universellement accessibles sans coût monétaire) pourrait alors théoriquement émerger. Un système ne nécessitant qu’un minimum de main-d’œuvre humaine pourrait engendrer des économies d’échelle mondiales et une optimisation algorithmique pour minimiser les coûts au point de rendre le capital inutile. Ceci transformerait les valeurs et l’éthique qui donneraient alors la priorité au bien-être de la société et à la conservation mondiale. Un système d’offre et de demande post-capitaliste pourrait ainsi tirer parti de protocoles mondiaux de crowdsourcing et de la fabrication moléculaire locale/personnelle pour s’automatiser et optimiser en permanence le fonctionnement des écosystèmes, la sécurité et les questions environnementales traitées par des systèmes algorithmiques intelligents de type “datacracy”. (LIVRE BLANC I, 2017). [2]

 

[1] L’initiative de l’IEEE sur la réalité numérique a été lancée par Roberto Saracco sous les auspices de l’IEEE afin d’identifier les tendances et les technologies numériques existantes pour prévoir les développements jusqu’en 2030 pour les deux premières années (2017 et 2018), et ensuite prolonger la vision jusqu’en 2050. À ce jour, quatre livres blancs ont été publiés, dont un par an jusqu’en 2020, et Derrick de Kerckhove a participé à chacun d’entre eux.

[2]   Livre blanc sur les systèmes autonomes symbiotiques I. IEEE Symbiotic Autonomous Systems – Novembre 2017 (par Roberto Saracco, Raj Madhavan, S. Mason Dambrot, Derrick de Kerckhove, et Tom Coughlin) https://digitalreality.ieee.org/images/files/pdf/sas-white-paper-final-nov12-2017.pdf

 

 

 

 

Aujourd'hui, nous devons reconnaitre que la collaboration entre l'homme et la machine est devenue indispensable.

Derrick de Kerckhove et Maria Pia Rossignaud

Parmi nos prévisions dans les deux premiers livres blancs de SAS (2017 et 2018), les questions énergétiques ont été considérées comme prioritaires :

“Notre recherche a également conduit à de nouvelles énergies renouvelables, notamment à la photosynthèse artificielle – un processus chimique biomimétique (c’est-à-dire imitant la biologie) qui reproduit le processus naturel de la photosynthèse en convertissant la lumière du soleil, l’eau et le dioxyde de carbone en hydrates de carbone et en oxygène. Ce terme désigne tout système qui capte et stocke l’énergie de la lumière du soleil dans les liaisons chimiques du combustible solaire qui en résulte. Les technologies connexes impliquent l’ingénierie de micro-organismes et d’enzymes photo-autotrophes pour générer la production microbienne de biocarburants et de bio-hydrogène à partir de la lumière du soleil. Ceci pour assurer directement de l’air la conversion du CO2 en biomasse et en carburants. Un autre exemple est un récent système hybride de séparation de l’eau et de biosynthèse qui, combiné à des cellules solaires photovoltaïques, promet des taux de conversion solaire-chimique environ dix fois plus efficaces que la photosynthèse naturelle, et évite en outre la toxicité associée aux tentatives précédentes. Les technologies de photosynthèse artificielle rentables sont bien adaptées aux installations de logement dans les zones urbaines et suburbaines denses. Il s’agit de panneaux solaires imprimables par jet d’encre, ou de feuilles d’arbre artificielles et de cellules solaires à vaporiser (applicables même à des tissus en coton polyester) – inventions importantes étant donné l’interaction entre la croissance démographique continue, l’urbanisation croissante et la demande croissante d’énergie. [1]

Les recherches révèlent que les sources d’énergie dites “renouvelables” sont beaucoup plus abondantes et omniprésentes que les combustibles fossiles et absolument moins polluantes. Cela signifie qu’un avenir sain peut désormais pas seulement s’imaginer, mais aussi se réaliser. Le démantèlement et la conversion de toute l’énergie fossile, bien que complexes et douloureux car cette dernière est déjà installée partout comme source d’énergie principale, deviendront à terme indispensables à la production et à l’utilisation de l’énergie du futur. La résistance à ce changement fondamental par une foule croissante de tombeurs de tours 5G et de conspirationnistes de tout poil du type QAnon, supputant des préparatifs secrets d’un “État profond” (Deep State) délirant, ne fera que prolonger la transition.

Cela dit, un monde bien semblable à celui que nous voulons est encore possible et sera beaucoup plus vivable que le présent. Les conditions technologiques sont réunies, ainsi que les ressources matérielles saines, et surtout celles de la plus précieuse de toutes : l’énergie. Mais cela exige de la vision, de la volonté et, plus que tout, du courage de la part de chacun d’entre nous. Il s’agit de changer les attitudes, ce qui peut paraître simple en apparence mais qui est très difficile en pratique. Ni les évidences de catastrophes climatiques ni la persuasion politique ne suffiront ; même si un système de lois restrictives pourrait fonctionner, nous voulons certainement éviter une solution fasciste. Pour changer les gens, nous n’avons pas besoin de force ou de prière, mais nous devons changer le terrain lui-même, c’est-à-dire le contexte de base dans lequel les gens vivent. Il est encore possible d’imaginer un monde dans lequel nous pourrions fermer tous les centres-villes du monde aux automobiles, ou dans lequel nous pourrions combiner les budgets des ministères de la défense et de l’éducation pour faire comprendre que la véritable base de la défense dans l’économie de l’information réside dans l’augmentation de l’intelligence et de la créativité, plutôt que dans celle de l’armement. C’est ce genre de monde que nous voudrions partager.

 

[1] IEEE Symbiotic Autonomous Systems White Paper II (Par S. Mason Dambrot, Derrick de Kerckhove, Francesco Flammini, Witold Kinsner, Linda MacDonald Glenn, Roberto Saracco – Edité par Theresa Cavrak). https://digitalreality.ieee.org/images/files/pdf/SAS-WP-II-2018-Finalv3.2.pdf

 

DERRICK DE KERCKHOVE
Professeur à l’institut polytechnique de Milan et directeur scientifique de la revue Media Duemila

MARIA PIA ROSSIGNAUD
Directrice de la revue Media Duemila et Vice-Presidente de l’observatoire TuttiMedia

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