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Le crypto-art, "l' avant-garde" du xxieme siecle

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Une manière nouvelle de voir, percevoir et faire de l’art ?

Les technologies numériques sont  en train de transformer l’art  sa production, son exposition, sa diffusion, sa conservation.  Elles  offrent de nouvelles opportunités d’expérimentation artistique, rendent les expositions plus interactives (Street View)[1] et permettent de conserver et pérenniser le patrimoine que l’art représente.  

Les styles et les savoirs faire des artistes ont toujours été influencés par les techniques des époques dans lesquelles ils vivent. Aujourd’hui, la technologie pousse encore plus loin les limites de leur créativité. L’’impression en 3D, la réalité virtuelle et l’intelligence artificielle offrent aux artistes des formes d’expression sans précédent et la symbiose homme-machine permet de créer des œuvres d’art de plus en plus puissantes, des œuvres d’art virtuelles, les crypto-arts.[2]   

Cet art  numérique, est  difficile à saisir parce qu’il est  sans corps et sans espace.  Comment reconnaitre l’authentique de  l’inauthentique dans une œuvre immatérielle? De plus les nouvelles technologies permettant la reproduction d’œuvres artistiques parfaites qui égalent  l’original  posent une question : la technologie affaiblit elle la puissance et « l’aura » de l’œuvre originale ?

 Dans l’art traditionnel est  la signature de l’artiste qui  met un terme à l’aventure créatrice et inscrit l’œuvre dans le temps.  Dans le crypto-art la création  d’un NFT est  le  moyen de certifier son existence,  son origine et sa propriété :  il  permet de  pénétrer dans l’« aura » de l’œuvre  originale[3] .


De plus les nouvelles technologies permettant la reproduction d’œuvres artistiques parfaites qui égalent l’original posent une question : la technologie affaiblit elle la puissance et « l’aura » de l’œuvre originale ?

Diana V. Landi

Le crypto-art : une passerelle entre le monde physique et le monde numérique 

Le 11 mars dernier chez Christie’s, un collage monumental virtuel de l’artiste numérique Beeple, a été adjugé 69,3 millions de dollars au terme d’une vente en ligne. «Everyday : the First 5 000 days » devient l’œuvre de crypto-art la plus chères du monde.

Le 4 mars, une gravure authentique (d’une valeur de 95 000 $) de l’artiste Banksy a été détruite en direct sur Twitter pour créer un crypto-art qui a été mis aussitôt aux enchères  et vendu le week-end suivant 228.69 ETH[4] (environ 380 000$).

Le 28 Fevrier, l’artiste Chris Torres a vendu en ligne la version originale de la carte numérique interchangeable la plus connue au  monde, le Pop-Tart “Nyan Cat” pour 300ETH sous la forme d’une œuvre d’art unique en cryptographie. Et récemment, un groupe de 34 œuvres d’art numériques à collectionner, appelé Crypto-Punks, a été vendu pour plus d’un million de dollars en ETH.

Applicable à des domaines aussi variés que les cartes de collection virtuelle, les jeux vidéo, la musique ou même la vente de tweets le crypto-art s’est taillé une place irrévocable au sein du « monde des arts ».

Selon le sociologue Howard « Le monde de l’art regroupe les artistes concepteurs d’une œuvre, mais aussi tous les acteurs et les métiers participant directement ou indirectement à leur création. Tous ces acteurs comme les critiques, les collectionneurs, les conservateurs, les historiens de l’art, etc. interagissent de manière régulière autour du monde de l’art.    Becker, Howard S. « Les mondes de l’art au-delà des artistes » (1982)

L’art numérique à jetons  est présent dans tous les  réseaux, les collections  dématérialisées,  les galeries virtuelles … est un art social  dédié avant tout à la participation du spectateur, en l’occurrence de l’internaute.

Conceptuel, immatériel ou éphémère,  cet art est susceptible d’influencer les mécanismes du  « monde de l’art ». Chaque œuvre est un objet numérique unique, authentique et rare qui peut être collectionné et qui a de la valeur.

Les acheteurs de ces œuvres ont le privilège de “posséder” une œuvre d’art digital – dans la mesure où l’on peut réellement posséder un fichier image reproductible à l’infini, identifié, sécurisé et suivi sur sa  blockchain.

Les œuvres d’art sont généralement accompagnées d’une licence qui permet à l’acheteur de les exposer à des fins personnelles sur son compte Instagram, de les partager dans un musée virtuel, de créer un web page social, ou  une autre place de marché numérique, dans un univers de jeu ou convivial, tandis que les artistes conservent généralement tous les droits intellectuels et créatifs sur leurs œuvres.

Le crypto-art, présent dans tous les réseaux, les collections  dématérialisés,  les galeries virtuelles …est un art social  dédié avant tout à la participation du spectateur.

Diana V. Landi

Quelle est la nature du crypto-art ? Quand on parle de crypto-art, à quoi faisons-nous réellement référence ?

Le Crypto-art « Everyday : the First 5000 days »

Il s’agit d’une œuvre d’art immatérielle qui réunit 5000 images digitales mises en ligne chaque jour par l’artiste durant plus de 13 ans sur son compte Instagram.

Selon Noah Davis, expert d’art contemporain chez Christie’s « Ce monumental collage virtuel, témoin de l’évolution personnelle de l’artiste et de son regard sur le monde, peut être considéré comme une sorte de ready-made Duchampien, où l’idée prévaut sur la création. »

Cette vente record, suivie dans ses dernières minutes par plus de 22 millions d’internautes, marque en effet un tournant décisif dans le développement du marché du crypto-art, qui connaît depuis quelques mois croissance fulgurante. Compte tenu de sa nature entièrement numérique «  Everyday : the First 5.000 days » a été mise en vente par la maison d’enchères Christie’s sans estimation préalable avec une enchère de départ fixée à 100 dollars.

Michael Winkelmann, alias Beeple, n’était pas connu dans le monde  le “monde de l’art”.  Ancien concepteur  de sites internet,  l’artiste avait commencé en 2007  à poster des  images numériques et il en était désormais à 5.062 jours consécutifs. Malgré ses 2 millions d’abonnés Instagram, il n’avait exposé nulle part et ne figurait dans aucune collection publique ou privée mais il avait collaboré avec de grandes marques comme Nike, Apple, Samsung, Coca Cola ou des musiciens célèbres pour lesquels il réalisait des animations visuelles.

Crypto-art : une œuvre de Banksy brûlée pour en faire un original numérique

Le  collectif de Burnt Banksy, revendeurs  en art  a  transformé  un dessin de Banksy, un des artistes contemporains les plus connus de notre temps, en une œuvre purement numérique.  En six minutes  un tirage authentique d’une gravure de  l’artiste,  star incontournable du «  street  art » a été  détruit en direct sur  Twitter  pour numériser l’œuvre et transposer son actif financier dans le monde digital. Outrageuse  ou révolutionnaire, cette action est avant tout une première dans le monde des arts et réaffirme l’importance croissante de la technologie blockchain sur le marché de l’art.


La toile, intitulée Morons (“Imbéciles”), n’a pas été choisie au hasard. Elle montre une vente aux enchères. Et “Je n’arrive pas à croire que ces imbéciles achètent vraiment cette merde.” c’est la phrase inscrite sur le tableau de vente.

Le “Pop-Tart Nyan Cat” le crypto art en image animée.

Les 10 ans de Nyan Cat,  l’image dynamique  la plus fameuse au monde

Pour célébrer cet anniversaire, son créateur l’artiste Chris Torres l’a mis aux enchères pendant 24 heures. L’image graphique  interchangeable s’est finalement vendue à 300 ETH.

Pour la vente, l’artiste Torres a remasterisé le Nyan Cat par des retouches mineures, en retirant une étoile de la séquence d’images animées. Le mème Nyan Cat est apparu sur YouTube est rapidement devenu une sensation sur Internet. La vidéo met en scène le  dessin animé d’un chat qui a un Pop-Tart en guise de torse. La vidéo suit le chat alors qu’il vole dans l’espace, laissant une trace arc-en-ciel. La séquence, rythmée par de la musique pop japonaise, compte actuellement plus de 185 millions de vues sur YouTube.

La place du  crypto-art  au sein du monde des arts contemporains

Où va l’art contemporain ? Comment  appréhender  un art qui emprunte  de voies inédites et prescrit  ce qui l’a précédé. Il hérite à la fois de l’art du passé  mais rompt  avec ce dernier  par la transgression systématique des critères artistiques, propres aussi bien à la tradition classique qu’à la tradition moderne.

L’art contemporain ne relève plus du talent, de  la maitrise d’un métier d’art, comme dans l’art  traditionnel, ni à la découverte de beautés nouvelles, comme dans l’art moderne,  mais  donne toute l’importance  à l’idée de l’oeuvre. L’artiste prime la conception  et il se détache de  sa réalisation matérielle.

“Quand un artiste adopte une forme conceptuelle d’art, cela signifie que tout est prévu et décidé au préalable et que l’exécution est affaire de routine. L’idée devient une machine qui fait l’art.» Sol LeWitt, 1967, 

L’esthétique en tant que réflexion philosophique sur l’art et sur les relations que l’homme entretient avec les œuvres, est bousculée par ce détachement persistant de l’artiste. Dans ce contexte, comment répondre aux questions telles : “Qu’est-ce que l’art ? Quand y a-t-il art ?

Cette nouvelle direction est apparue dès l’après seconde guerre mondiale avec comme précurseur Marcel Duchamp. « L’œuvre ne sera plus faite de la main de l’artiste mais usinée par des tiers. L’acte artistique ne réside plus dans la fabrication de l’objet mais dans sa conception, dans les discours qui l’accompagnent, les réactions qu’il suscite… L’oeuvre peut être éphémère, évolutive, biodégradable, blasphématoire, indécente. »  Nathalie Heinich.

L’art contemporain ne relève plus du talent, de la maitrise d’un métier d’art, comme dans l’art  traditionnel, ni à la découverte de beautés nouvelles, comme dans l’art moderne,  mais  donne toute l’importance  à l’idée de l'oeuvre.

Diana V. Landi

Les artistes contemporains travailleraient donc sur ce qu’il y a de plus incongru  et réutiliseraient ce qui a déjà été fait, par simple provocation ou parce qu’ils considèrent être arrivés au bout de toutes les possibilités.

Et c’est dans la continuation de cette tendance  que le 5 octobre 2018 l’artiste Banksy organise l’auto-destruction  de l’œuvre « La Petite Fille au ballon rouge »  chez Sotheby’s, à  Londres, après qu’elle a  été vendue aux enchères pour 1,2 million d’euros « Il y a quelques années j’avais en secret incorporé une déchiqueteuse à papier dans la peinture, pour le cas où elle serait mise aux enchères », explique l’artiste sur Instagram.

La vidéo montre la scène de la fin de la vente d’art. A peine le marteau vient-il de clôturer la vente de l’œuvre – une reproduction en peinture acrylique et aérosol de l’une des plus célèbres images de Banksy, Girl with Balloon – découvre la peinture se faire partiellement découper en fines lamelles par une broyeuse à papier dissimulée, dans un épais cadre doré.  Source : Sotheby’s

L’art est devenu citation, réadaptation, et la plupart des artistes travaillent aujourd’hui à refaire ce qui a été fait, à remixer les formes passées dans des formes toujours plus extrêmes et pionnières.

À tel point qu’on tend à déplorer la mort de l’art. ARTE-FILOSOFIA – «  L’art de l’insignifiance ou la mort de l’art » Jean François MATTEI

Mais malgré les rumeurs concernant la disparition de l’art jamais il n’y a eu autant de représentations de l’art. Les peintres peignent, les sculpteurs sculptent, les installateurs installent et les concepteurs conçoivent et les artistes numériques ont à leur disposition des logiciels de plus en plus puissants et  sophistiqués au point que leur créations se divisent en des sous-catégories spécifiques telles que la « réalité virtuelle », la « réalité augmentée », « l’art génératif », « l’art interactif ».  Aujourd’hui l’art est pluriel et de cette diversité dérivent des difficultés en matière d’esthétique et en terme de  la valeur des ces  œuvres.

Damien Hirst et Jeff Koons sont les deux artistes les plus chers au monde, de leur vivant … ils sont des entrepreneurs, avec des ateliers de plusieurs dizaines de personnes qui réalisent leurs œuvres, et se situent au croisement du sensationnalisme et de la culture populaire.

Comme le crypto artiste Beeple ces artistes sont les plus emblématiques d’un  nouvel  parcours de l’art contemporain, ils ont  conquis les nouveaux collectionneurs et ils ont conduit le prix de leurs œuvres à des sommes spectaculaires, au point de faire apparaître le reste du monde de l’art comme de simples  amateurs.[5] 

Dans le monde de l’art  la  reconnaissance de l’artiste était liée aux « experts »,   les conservateurs des Musées, les commissaires d’exposition qui opéraient  dans le  «public » – galerie, biennale, centre d’art  et  leur choix permet à la cote d’un artiste de décoller. Néanmoins, cette prééminence de l’expertise et du « public »  tend à se renverser et  le marché a repris un rôle majeur, du moins pour les des artistes déjà réputés. Jeff Koons peut ainsi déclarer : « Le marché est le meilleur critique […]. Mon œuvre n’a aucune valeur esthétique […]. Je pense que le goût n’a aucune importance.»

Le  crypto-art  fonctionne-t-il selon ce modèle ou au contraire fonctionne-t-il  plutôt  sur un registre à la fois plus ludique et plus spéculatif ?


Notes
[1] Street View nous permet de nous promener virtuellement à l’intérieur d’un musée et de maitriser notre visite, de choisir les œuvres, l’angle visuel, avec la possibilité de zoomer pour voir l’épaisseur du trait ou du coup de pinceau.   Nous pouvons chercher les informations qui nous intéressent, aux moments où elles nous intéressent, parfois avec la disponibilité d’un chatbot
[2] Crypto art  à une œuvre d’art numérique identifié par une sorte de signature neuve  et  inédite, un  NFT ou jeton non fongible. Les jetons sont tous uniques  comme des objets de collection rares  et certifient let  l’authenticité de l’œuvre et sa provenance.
[3] La contrefaction est de plus en plus sophistiquée  avec la fabrication de pedigrees imaginaires, l’apposition d’inscriptions, sur le revers des toiles, d’étiquettes rappelant une exposition, de cachets de galeries et…. naturellement la falsification de signature de l’artiste
[4] ETH pour Etherum. Ethereum est un protocole blockchain imaginé par Vitalik Buterin, un développeur russo-canadien et représente aujourd’hui  la  seconde crypto-monnaie après Bitcoin. 
[5] Cette transformation ne semble cependant pas atteindre tous les arts de la même façon. Les musiciens, par exemple, qui passent des milliers d’heures à apprendre à jouer d’un instrument, semblent valoriser l’habileté et le travail que son acquisition demande, davantage que les plasticiens.

Diana V. Landi

expert ia & art
Institut EuropIA

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